Les flotteurs sourient souvent à certaines questions qu’on leur pose comme:

« N’est-ce pas ennuyeux? Je veux dire, juste de flotter dans une boîte sombre, sans que rien ne se passe? »

Loin d’être ennuyeuse, la flottaison est très agréable pour à peu près tous ceux qui en font l’expérience. On peut se demander pourquoi. Ce qui amène une autre question, plus profonde: Qu’est-ce qui est agréable? Quelles sont les composantes de ce plaisir? Ces questions sont importantes, surtout pour les flotteurs puisque ce qu’ils aiment dans la flottaison tourne autour du plaisir à faire ce que d’autres regardent avec inquiétude, ou du moins avec des sentiments ambigus. La seconde de ces questions a intrigué Mihaly Csikszentmihalyi, professeur au département des Sciences du comportement à l’Université de Chicago.

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Mihaly Csikszentmihalyi

« Qu’est-ce qui en soi, vaut la peine? », se demandait-il, pensant à un comportement qui ne recherche pas de récompenses extérieures. « Ni compensation pour des désirs passés ni préparation à des besoins futurs, mais tout simplement un processus qui, à mesure de son déroulement, apporte des expériences gratifiantes. »

Pour étudier ce comportement autotélique (du grec auto: soi et té/os: but), Csikszentmihalyi a interviewé et étudié des joueurs d’échecs, des compositeurs, des danseurs, des basketteurs, des alpinistes, des chirurgiens et d’autres individus qui pratiquaient des activités qu’ils aimaient beaucoup. Sa première conclusion, comme il l’explique dans son livre Beyond Boredom and Anxiety, était la suivante:

« Le point commun entre toutes ces activités dites autotéliques est qu’elles donnent aux participants une sensation de découverte, d’exploration, de solution de problème — en d’autres mots, un sentiment de nouveauté et de défi. »

Les résultats d’une activité autotélique sont incertains (« c’est comme explorer un endroit étrange »), mais « l’acteur reste potentiellement capable de les contrôler » . Ayant remarqué que ses informateurs décrivaient fréquemment leur expérience de plaisir avec le même mot « flow« , le docteur Csikszentmihalyi abandonna le terme d’expérience autotélique:

« À partir de maintenant, nous nommerons cet état dynamique particulier—cette sensation holiste que les gens ressentent lorsqu’ils agissent en s’impliquant totalement—le flow. Dans l’état de flow, une action en suit une autre d’après une logique interne qui ne requiert aucune intervention consciente de l’acteur. Celui-ci vit cela comme un flow unifié au fur et à mesure, un flow où il a le con-trôle de ses actions et où existe peu de différence entre soi et environnement, entre stimulus et réponse, entre passé, présent et futur »

À mesure que les recherches de Csikszentmihalyi avançaient, il se rendait compte que, si les activités de flow étaient souvent associées au divertissement et aux jeux, elles étaient aussi des éléments-clés d’autres domaines comme la créativité, l’amour, et ce qu’on appelle habituellement des expériences religieuses, transcendantales ou « paroxystiques » .

« Dans nombre de contextes hu-mains, on peut trouver un état intérieur remarquablement semblable à celui-là; il est si agréable que les gens sont quelquefois prêts à lui sacrifier une vie confortable. »

Avec cette idée remarquable, Csikszentmihalyi associe jeux, divertissement, créativité, amour et religion; ces choses sont agréables parce qu’elles amènent le « flow ». Ensuite, il énumère ce qu’il a découvert être les composantes essentielles de toutes les expériences du flow: la première est la

« fusion de l’action et de la conscience ». « Pour que le flow continue, dit-il, on ne peut pas réfléchir sur l’acte de conscience lui-même. Quand la conscience se divise pour percevoir l’activité de l’extérieur, le flow est interrompu… Ces interruptions ont lieu quand des questions surgissent à l’esprit de l’acteur: « Est-ce que je le fais bien? » ou « Qu’est-ce que je fais ici? »

Quand on est en période de flow… ces questions ne viennent tout simplement pas à l’esprit. » Les personnes qui ont connu le flow aimeraient être capables de le contrôler, de le provoquer quand elles le désirent. Malheureusement, le flow est plutôt insaisissable. C’est pourquoi lorsque les gens découvrent une activité qui leur permet de connaître souvent cet état, ils en deviennent des « mordus ». Ils ont trouvé quelque chose qui marche pour eux, et ils ne sont pas disposés à le laisser tomber. Une des raisons pour lesquelles le flow est si insaisissable, d’après Csikszentmihalyi, est que la difficulté de l’activité doit correspondre parfaitement aux aptitudes du participant. Il illustre cette idée en décrivant toutes les activités comme disposées sur un spectre: à une extrémité, les activités n’offrent aucun défi, ni aucune difficulté; à l’autre, elles présentent des défis si extraordinaires qu’elles dépassent de loin les aptitudes du participant. À une extrémité, c’est l’ennui, à l’autre, l’angoisse.

La nécessité d’adapter la difficulté d’un défi à la capacité de la personne à le relever montre pourquoi les expériences de flow les plus fréquentes ont lieu dans les jeux, les rituels, les arts de participation et les formes athlétiques comme la danse et les sports et dans des activités où des règles précises déterminent l’action. Dans de telles activités, les participants peuvent régler le niveau de difficulté ou adapter le défi à leurs capacités, à la différence de la « vraie vie » dont les règles et le niveau de difficulté échappent au contrôle de la plupart d’entre nous. Un groupe d’enfants peut expérimenter autant de plaisir pur et de flow en jouant au football au coin de la rue, que les superstars les plus habiles d’un championnat professionnel; un golfeur peut s’adapter à son handicap; un marathonien en retard d’une heure sur les vainqueurs peut essayer de battre son propre record personnel…

Schéma le flow

Ceci nous amène au caisson de flottaison.

Dans le résumé précédent, les flotteurs auront vite reconnu l’exacte description de l’expérience du bain flottant. Les qualités essentielles du flow —une sensation de découverte, d’exploration, de solution de problème, de nouveauté, de défi, de fusion de l’action et de la conscience, d’absence du temps, une impression de maîtrise due à l’adéquation de la difficulté avec les capacités, et par-dessus tout l’impression de plaisir immense résultant de la combinaison de ces éléments sont aussi les qualités essentielles de la flottaison.

Le mot flow lui-même évoque bien l’expérience du caisson. Le docteur Csikszentmihalyi ne cesse de souligner le fait important que, dans la vie quotidienne, les expériences de flow sont fugitives. Même dans les situations de jeu spécialement conçues pour les provoquer, ces expériences sont souvent absentes ou vécues seulement comme des moments éphémères qui surgissent de manière inattendue et imprévisible au milieu de longues périodes de préoccupations ordinaires. C’est ici que nous constatons la valeur exceptionnelle de la flottaison: le vaisseau de flottaison est un outil spécifique, très fiable, pour créer le flow.

Dans l’ensemble, les flotteurs semblent expérimenter cet état chaque fois qu’ils y entrent. Ils vivent cette chose insaisissable et agréable que sont de longues périodes de flow ininterrompu. Une des raisons pour lesquelles le caisson d’isolation sensorielle produit cet effet unique est qu’il est en même temps l’expérience et l’environnement. L’alpiniste doit aller à la montagne; le joueur d’échecs doit trouver un adversaire de force égale; l’athlète attend le moment idéal pour repousser ses propres limites. Mais pour le flotteur, l’expérience et l’environnement sont là, dans le caisson, n’importe quand. Pour adapter le défi aux capacités, point n’est besoin de trouver d’adversaire, d’équipe ou de situation: le flotteur peut adapter parfaitement la difficulté inhérente ou le défi venant à la fois de l’expérience et de l’environnement et utiliser à plein ses aptitudes, que ce soit sa première flotte ou sa cinquante et unième.

Quand vous flottez, tout ce qui arrive, c’est vous, c’est-à-dire que tout ce qui se passe dans le caisson est soit ce que vous faites, soit ce que vous ne faites pas. Comme le dit le docteur Lilly:

« Rien ne peut arriver que vous ne permettiez, c’est-à-dire que ce qui est interdit n’est pas autorisé. »

Une autre explication de l’effet unique produit par le caisson d’isolation sensorielle est qu’il semble opérer en éliminant l’ennui et l’angoisse. Il existe de nombreuses preuves physiologiques et psychologiques de ce que, dans le caisson, l’esprit du flotteur reste extraordinairement alerte, et cette vigilance semble neutraliser tout ennui possible en nous engageant profondément dans une prise de conscience. Cette combinaison d’un esprit alerte dans un corps relaxé, favorisée par la flottaison, mène tout droit à l’expérience de flow.

Réduire le champ de conscience

Ce que le docteur Csikszentmihalyi décrit comme une autre nécessité absolue pour connaître l’expérience de flow est de centrer son attention sur des stimuli limités.

« Pour s’assurer que l’on se concentre sur ses actions, on doit éloigner tout stimulus susceptible d’interférer. »

Beaucoup de personnes pensent que c’est une conséquence naturelle de la fusion de la conscience et de l’activité:

« J’étais tellement absorbé dans ce jeu que je ne vous entendais même pas me parler. »

Les jeux, les rituels, etc., aident aussi à rétrécir le champ de conscience en restreignant l’environnement. Les caissons de flottaison sont particulièrement efficaces pour rétrécir le champ de conscience, puisque non seulement ils concentrent l’attention du flotteur sur le présent, mais aussi, par des moyens physiques, ils limitent les stimuli extérieurs qui peuvent distraire le flotteur de l’expérience de flow. Les bruits, la lumière, les autres gens, les événements inattendus, sont éliminés par le vaisseau lui-même.

Une conscience accrue

Csikszentmihalyi précise cependant que le rétrécissement de la conscience lors de l’expérience de flow ne signifie pas qu’on perde le contact avec sa propre réalité physique. Au contraire, « notre conscience des processus internes augmente » . Il mentionne la conscience accrue de leurs muscles chez les alpinistes et la conscience plus subtile du travail de leur esprit qu’ont les joueurs d’échecs; il conclut:

« ce qui se perd lors du flow n’est pas la conscience du corps et de ses fonctions, mais seulement l’auto construction, l’intermédiaire que nous apprenons à placer entre le stimulus et la réponse. »

Cette observation sonne juste aux oreilles des flotteurs, puisqu’un des effets les plus évidents de la flottaison est une conscience corporelle accrue. En fait, beaucoup de flotteurs utilisent le vaisseau pour cette raison: c’est un outil puissant pour changer un comportement, rompre une habitude ou améliorer son état de santé.

L’expérience du contrôle

Une caractéristique importante de la personne en état de flow est son contrôle sur ses réactions et sur son environnement. Comme l’observe Csikszentmihalyi:

« Elle n’est pas activement consciente de ce contrôle, mais tout simplement elle ne se préoccupe pas de la possibilité de manquer de contrôle. Plus tard, en repensant à l’expérience, elle remarquera souvent que, pour la durée de cette expérience, ses facultés étaient adaptées aux nécessités de l’environnement, et cette réflexion pourrait devenir un élément important d’un concept en soi positif « 

Nous avons déjà constaté que le caisson de flottaison constituait un environnement totalement contrôlable; mais l’idée que l’impression de contrôle et de compétence ressentie dans le bain peut conduire à un concept de soi positif est très importante. Les thérapeutes ont depuis longtemps considéré l’impression de contrôle comme un élément important de la confiance en soi et de l’estime de soi. C’est en partie à cause de cette impression de contrôle et de l’augmentation de la confiance et de l’estime de soi qui en résulte que la flottaison a produit des effets si bienfaisants sur des gens qui souffraient de dépression, d’angoisse, de tendances suicidaires et d’un manque de confiance en soi.

Il est intéressant de noter que l’augmentation de contrôle met en jeu une composante biochimique: des études récentes ont montré qu’alors que des niveaux élevés de cortisol sont liés à des sentiments de soumission, des niveaux réduits de cette substance sont associés à des sentiments de confiance et de dominance. Il est prouvé que la flottaison diminue beaucoup les niveaux de cortisol.

Rien ne réussit mieux que le succès; dit autrement, le succès entraîne le succès, le succès vient plus facilement à ceux qui sont habitués à conquérir. Et ceux qui ont expérimenté cette impression de compétence et de contrôle due à la flottaison sont capables de transférer et de répéter l’expérience dans la vie de tous les jours. Le docteur Csikszentmihalyi note que l’impression de contrôle que nous connaissons en état de flow est difficile à maintenir dans le monde extérieur où ce qui se passe échappe toujours à notre contrôle.

Cependant, il est maintenant évident qu’on peut s’entraîner à provoquer l’impression de contrôle — c’est-à-dire, de flow — dans la vie quotidienne.

Le docteur Csikszentmihalyi semble faire allusion à ce phénomène lorsqu’il dit:

« Idéalement, chacun pourrait apprendre à trouver en lui-même les outils du plaisir. Mais que la structure soit interne ou externe, les étapes pour arriver à l’expérience de flow sont probablement les mêmes; elles mettent en jeu le même processus: délimiter la réalité, en contrôler certains aspects et réagir au feed-back avec une concentration qui exclut tout ce qui n’est pas pertinent. »

Encore une fois, il semble que flottaison et flow soient identiques.

Récompenses intrinsèques

Comme toutes les expériences de flow, les récompenses de la flottaison se trouvent dans l’expérience elle-même. Certains perçoivent le caisson de flottaison, avec ses récompenses intrinsè-ques, comme étant en soi égoïste et favorisant l’évasion: un produit de l’individualisme en quelque sorte.

Nous devons rendre le monde meilleur plutôt que de nous retrancher en nous-mêmes, disent-ils. Csikszentmihalyi parle d’une manière touchante de cette erreur de perception commune:

« Dans cette société où existent des possibilités sans précédent de satisfaire ses plaisirs et d’obtenir le confort matériel, les statistiques sur les crimes, les maladies mentales, l’alcoolisme, les maladies vénériennes, les jeux d’argent, l’insatisfaction au travail, l’abus de drogues et le mécontentement général ne cessent d’empirer. Le taux de ces indices d’aliénation augmente beaucoup plus vite dans les banlieues aisées qu’ailleurs. Il semble que le responsable de cette tendance ne soit pas le refoulement des besoins instinctifs, ni le manque de récompenses extérieures, mais plutôt la pénurie d’expériences prouvant notre compétence dans un système orienté vers la transformation efficace de l’énergie physique. Ce manque de récompenses intrinsèques est comme un virus non diagnostiqué que nous portons en nous: il mutile lentement, mais sûrement. »

Une personne qui a développé son aptitude à ressentir le flow sur commande ou à « mettre en écho ses aptitudes et son environnement » est en harmonie avec le monde. Csikszentmihalyi souligne que quelqu’un pourrait se trouver confiné dans la solitude ou dans un travail ennuyeux, mais que s’il sait répondre à cet environnement par le flow, il peut encore ressentir des plaisirs.

« Une telle personne devient vraiment autonome et réellement connectée avec le monde. Les récompenses extrinsèques seront moins nécessaires pour la motiver à faire face aux difficultés de la vie. Une aptitude permanente à « concevoir ou découvrir quelque chose de nou-veau », « à explorer des endroits inconnus » — récompenses qu’on connaît en état de flow profond — sera suffisante pour motiver l’action. Seule une telle perspective nous permettra d’éviter d’ « engloutir le monde ». Nous devons « délibérément choisir une vie d’action, et non une vie de consommation », autrement, les ressources humaines et physiques de notre environnement s’épuiseront. »

Faire l’expérience du flow, dans ce cas, n’est pas sybarite, ni égoïste, ni antisocial. Au contraire, la personne qui a appris à vivre le flow au cours de nombreuses expériences comme celles qu’elle a vécues dans le caisson de flottaison est au premier rang de l’évolution sociale. Le flow n’est pas une fuite de la vie, mais la vie vécue à son plus haut niveau.

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